- Alors jusque là, il n'y a que Leonid qui ait réussi à garder la personne qu'il aime auprès de lui...soupira Damase.
Demian le vrilla du regard.
- Il possède la détermination qu'il faut pour cela, mais il n'a pas encore transformé Verena...rien ne dit qu'il aura un meilleur avenir que Fedora et moi.
Cette vision pessimiste étonna Lyndon. Jusque là, il avait cru que Demian, le plus intuitif des vampires, croyait encore a des lendemains meilleurs...
- Et moi dans tout ça, je dois périr ou vous rejoindre ? Je n'ai pas d'autre option ? Si malgré tout ça je ne voulais pas devenir un vampire, me tuerais-tu ?
- Si tu ne voulais pas de notre éternité, je te dirais que tu es le plus sage d'entre nous, le moins cupide, mais bien sur, tu es tenté par le changement...
- Me tuerais-tu ? Redemanda Damase.
- Non...pas moi. Mais Leonid chercherait à te nuire... que par principe.
- Es-tu allé jusqu'au bout de tes recherches pour redevenir humain ? C'est la question que je me posais en t'écoutant tout à l'heure.
- J'ai avancé...
Il se leva et Damase vit qu'il était réticent à parler.
- Je crois que je vais rentrer me coucher dit le détective en se levant mollement. J'en ai assez entendu pour aujourd'hui. Selon toi, est-ce que je dois me méfier de la petite poupée de Leonid ?
- Victoire ? C'est un fille gâtée, elle se lasse vite.
Ils reprirent leur marche, cote à cote, Damase vacillant quelque fois.
Des rêves de splendeur de l'être humain qu'avait formulé Demian Onissifor, presque aucun ne pouvait persister. C'était la conclusion qu'avait tiré Damase Lyndon de cette dernière entrevue.
Adossé au mur, dans son petit appartement meublé à l'économie, Lyndon examinait ce qui lui servait de salon du regard.
Pas beaucoup d'espace entre le fauteuil de cuir usé jusqu'à la corde et la télé de taille moyenne. Des adresses importantes punaisées au murs, près de post-il fluorescents. Une moquette bleu marine, élimée, archaïque.
L'espace d'un instant, il s'imagina vivre dans une demeure comme celle de Demian, aux innombrables pièces donnant sur une cour intérieure orientale. Un réseau de galeries, des vasques, des arcades.
Ou alors dans un appartement tel que celui de Leonid Onissifor, aménagé dans un mélange de luxe baroque -dorures aux plafonds, alcôves- et de modernité.
Mais vivre dans un pareil cadrait valait-il une telle contrepartie : un ballet de jours éternels, peuplés de regrets, de remords et de douleurs qui ne s'effacent plus ?
Il ne pouvait trouver le repos. Son regard atterrit sur le dossier qu'avait compilé pour lui Mireille Ormont. Celui-ci traînait sur le sol, nid à poussières, délaissé. Damase s'accroupit pour le saisir et se laissa tomber dans son fauteuil.
Depuis le début de cette affaire, il avait occulté la personne de Verena Ormont, au profit des Onissifor. Quiconque croisant leur piste ne pouvait s'en détourner...
Il y avait deux numéros de téléphone en bas de page, griffonnés par Mme Ormont. Il les avait à peine remarqué en le parcourant la première fois.
Deux moyens de joindre Verena.
Damase voulait lui parler. Pourquoi s'en préoccupait-il soudain, alors que la jeune femme jusqu'alors demeurait à l'arrière plan de son champ de vision ?
Il était sept heures dix du matin.
Il se leva avec précaution pour ne pas faire grincer les ressorts du fauteuil.
Dans le couloir, il rejoignit le vieux téléphone cloué au mur.
Damase entassa toute sa monnaie et la posa devant lui, pour alimenter la communication en temps utile.
Il composa d'abord le numéro du domicile de Verena. Au bout de plusieurs sonneries, après un déclic, il entendit la voix de Mireille Ormont à l'autre bout du fil. Il raccrocha brutalement.
Lyndon tenta alors le portable de Verena. Elle répondit presque immédiatement, sans lui laisser le temps de se préparer à parler.
- Verena, c'est Damase Lyndon, le détective dit-il avec hésitation.
- Que me voulez vous ?
Il ne pouvait pas répondre à cette question. Il n'avait pas l'ombre d'une justification.
Damase essayait de l'imaginer, se demandant où elle se trouvait.
- A vrai dire, je n'en sais trop rien. J'avais juste besoin de discuter un peu...
Oui c'était cela. Depuis un bon moment il n'avait pas eut de réelle discussion avec un être humain. Quelqu'un de mortel, de périssable, comme lui.
Il écoutait le silence dans le combiné, la respiration lente de Verena.
Contrairement à ce à quoi il s'attendait, elle ne se moqua pas de lui.
- Ah...Parlez alors.
Il semblait qu'elle avait du temps à perdre, elle ne feignait même pas de l'intérêt.
- J'ai le sentiment d'être dans des sables mouvants. Je vois l'horizon qui s'amenuise peu à peu, mais lutter serait m'enfoncer encore plus vite.
Je passe mon temps à peser le pour et le contre, devenir un vampire ou non...
Nouveau silence de Verena. Damase poursuivit.
- S'il me reste encore un choix bien sûr. Parce que je peux mourir d'un simple claquement de doigt de votre ami Leonid... L'éloignement n'est pas la solution, j'ai fissuré mon âme à vouloir comprendre des vampires.
Alors quoi ? Quel voie parcourir encore ?
Les sanglots de Verena firent écho à sa question. Au départ, elle tenta de les étouffer, mais ils surgirent plus forts, couvrant la ligne.
- Quel voie encore parcourir Lyndon, je le sais...souffla-t-elle après s'être calmée un peu. Mais je n'ai pas la force...je...
- Vous pouvez renoncer à faire ça. Vous pouvez rester humaine.
Il n'y eut plus que la tonalité sourde du téléphone. Elle avait raccroché.
Damase eut brusquement dans la gorge un goût acide, submergé de mélancolie.
Il resta quelques minutes dans le couloir, ne pouvant se décider à rentrer chez lui, ni à faire le moindre pas.